L’autorité spectaculaire peut égale-
ment nier n’importe quoi, une fois, trois fois, et dire qu’elle
n’en parlera plus, et parler d’autre chose ; sachant bien
qu’elle ne risque plus aucune autre riposte sur son propre
terrain, ni sur un autre. Car il n’existe plus d’agora, de
communauté générale ; ni même de communautés res-
treintes à des corps intermédiaires ou à des institutions
autonomes, à des salons ou des cafés, aux travailleurs
d’une seule entreprise ; nulle place où le débat sur les
vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s’affranchir
durablement de l’écrasante présence du discours média-
tique, et des différentes forces organisées pour le relayer.
Il n’existe plus maintenant de jugement, garanti relative-
ment indépendant, de ceux qui constituaient le monde
savant ; de ceux par exemple qui, autrefois, plaçaient leur
fierté dans une capacité de vérification, permettant d’ap-
procher ce qu’on appelait l’histoire impartiale des faits,
de croire au moins qu’elle méritait d’être connue. Il n’y a
même plus de vérité bibliographique incontestable, et les
résumés informatisés des fichiers des bibliothèques na-
tionales pourront en supprimer d’autant mieux les traces.
On s’égarerait en pensant à ce que furent naguère des ma-
gistrats, des médecins, des historiens, et aux obligations
impératives qu’ils se reconnaissaient, souvent, dans les
limites de leurs compétences : les hommes ressemblent
plus à leur temps qu’à leur père.